Article paru dans l'Express du 25/05/2000
Enquête sur la face cachée d'Internet
par Renaud Revel

Extraordinaire
lieu de liberté, le Web est vite devenu une énorme
machine
à diffuser des images porno. Pour certains, c'est un fructueux
marché. Pour d'autres, une dépendance. Et les pédophiles
s'y incrustent plus facilement qu'on ne les traque.
La voix est blanche, mais bien posée. Elle ne tremble pas.
Seuls les yeux brillants, à peine humides, disent l'émotion
contenue. Harry Higgins serre les dents et, en quelques mots, confesse
sa détresse au médecin qui l'interroge depuis un long
moment: «Je n'en peux plus...» Cela s'appelle un naufrage.
Harry est au fond du trou. 34 ans, informaticien de métier,
il vit à Chicago et ce n'est pas sans gêne qu'il franchit,
une petite valise à la main, le seuil d'un établissement
peu banal, situé sur les hauteurs de San Francisco, à
l'entrée duquel trône une effigie de Thomas Edison,
le pionnier de l'énergie électrique, qui semble jeter
sur le visiteur un regard réprobateur. Harry l'avoue dans
un sourire crispé: «Pour avoir fréquenté,
tel un forcené, des sites pornographiques, à raison
de dix heures par jour, je suis devenu un bagnard du Web.» Bienvenue
au premier «Net hôpital». C'est ici, dans d'anciens
locaux de la compagnie General Electric, repeints de blanc, que s'est
ouvert, il y a quelques mois, une clinique d'un nouveau genre: un
centre thérapeutique, unique au monde, pour les malades atteints
de «cyberdépendance». L'un des avatars pittoresques,
certes, de la cyberculture, mais une bouée de sauvetage pour
les paumés du Net. Lumière tamisée, musique
d'ambiance, personnel en blouse blanche, l'endroit, déroutant,
est peuplé de drôles de pensionnaires. Séjourne
là, dans un silence pesant, tout ce que le cybersexe a pu
réduire en miettes, des junkies shootés à
la Playmate, tous ces accros du Net que l'on a aussitôt baptisés
«netaholiques», faute de mieux. Comme Harry. Dont la
vie a basculé. Que son patron a flanqué dehors. Que
sa femme a plaqué. Et pour qui la sexualité est devenue
un enfer.
«Il faut que je m'en sorte», murmure-t-il. Et il va tout
faire, ici, en Californie, pour «décrocher». Un
traitement de choc, une thérapie de groupe (façon Weight
Watchers), menée à un rythme de commando. Coûte
que coûte. Facture du séjour: 10 000 dollars, 70 000
francs. Le prix de la délivrance... Car la grande prêtresse
du «Net addict» aux Etats-Unis, Kimberly Young, à l'origine
de la création de ce centre, est aussi une redoutable femme
d'affaires: plusieurs centaines de cyberdépendants, de toutes
nationalités, sont déjà passés entre
les mains de cette psychologue et sexologue de renom, pionnière
de ce nouveau champ de recherche. Le filon semble inépuisable: «Ici,
nous explique un médecin, nous acceptons toutes les cartes
de crédit!» Première source de connexions du
Net, le sexe fait exploser tous les compteurs: plus de trois internautes
sur quatre - 87% des Américains, et plus de 50% en France
- se sont connectés, au moins une fois dans l'année,
sur un site pornographique. Et le phénomène ne cesse
de faire des émules. En avril 1999, le hit-parade des mots
les plus cliqués, en France, donnait, dans l'ordre: sexe,
sexe gratuit, gros seins, MP 3 - un moteur de recherche pour les
sites musicaux - zoophilie, gays, emploi et musique. Le bon docteur
Young a du pain sur la planche...
2 milliards de dollars
Le cybersexe n'est pas le business le plus pauvre de l'e-commerce.
Pour preuve, ces chiffres, à donner le vertige: sur les 10
milliards de dollars qu'a engrangés l'industrie du porno dans
le monde, en 1999, celle du cybersexe a pesé, à elle
seule, 2 milliards de dollars, dont 200 millions de francs en France:
une manne qui devrait doubler d'ici à cinq ans, selon les
prévisions les plus prudentes. Car l'Hexagone n'échappe
pas au boom du sexe. C'est une déferlante qui s'est abattue
sur la Toile: sur les 45 000 sites pornographiques répertoriés
sur la planète, 200, professionnels, ont éclos en France,
des sites auxquels il convient d'ajouter quelque 7 000 autres, amateurs
ceux-ci. Sans compter plusieurs dizaines de milliers de newsgroups,
des espaces d'expression libre transformés en parloirs, à l'échelle
du globe, où se côtoient le meilleur et le pire: les
catacombes du Net. Or les prévisions donnent le tournis: de
6,6 millions aujourd'hui, le parc d'internautes français,
qui a enregistré une forte hausse - 24% au premier trimestre
2000 - devrait atteindre les 10 millions l'an prochain et tripler
d'ici à 2005. La majorité d'entre eux iront baguenauder,
tôt ou tard, sur l'un de ces sites, comme tout un chacun ou
presque a feuilleté, un jour, un magazine de charme. Un horizon
synonyme de jackpot pour ceux qui se partagent déjà
ce marché - des Américains pour l'essentiel. Dans le
seul Etat de Californie, les sites pornographiques ont rapporté à
leurs propriétaires, en 1999, la bagatelle de 950 millions
de dollars, soit près de 7 milliards de francs, selon le cabinet
américain Datamonitor. Un joli magot, dont les investisseurs
français du secteur n'ont touché, jusqu'ici, que des
miettes.Certains, pionniers du genre, ont définitivement raté le
coche. C'est le cas de Just Jaeckin, le réalisateur d'Emmanuelle,
qui ne s'en plaint pas, même si son héroïne, interprétée
par Sylvia Kristel, objet de culte, a suscité la création
de nombreux sites, sans que son «créateur» ait
touché
le moindre centime. «Que voulez-vous? Je ne suis même
pas propriétaire de la marque», explique le metteur
en scène.»
Le passé a pourtant fini par rattraper Just Jaeckin, qui s'apprête,
vingt-six ans plus tard, à revisiter le mythe, à l'occasion
d'un film retraçant le tournage du tournage.
Libération cybersexuelle?
«Try safe sex with the Web!»: testez le sexe sans danger,
grâce au Net. Tel est le slogan tout trouvé d'une campagne
de pub récemment lancée à l'initiative de l'un
des sites porno les plus visités dans le monde, propriété
de l'un des principaux leaders du marché, l'américain
Tiarra Group. Et le mot d'ordre se décline à l'infini.
C'est toute la planète Net qui s'est mise à l'érotisme
à distance. Depuis qu'on meurt du sida dans la vie, les passions
s'encapuchonnent et s'embrasent sur le Web. L'Occident redécouvre
les joies simples du puritanisme d'antan. Conséquence, on
se ruine, allègrement, au rythme des connexions. Simple, facile,
discret, le Net déchaîne les libidos. L'amour - sans
frontières - se calcule, désormais, en mégabits,
les rencontres se nouent en numérique, on se «pacse» à coup
d'e-mails et une armée de pulpeuses siliconées envahit
la Toile. Enfer ou paradis? Pendant que les ligues de vertu se déchaînent
outre-Atlantique, les chantres du sexe en ligne affirment que s'ouvre
un champ fantasmagorique sans précédent. Ces nouveaux
espaces virtuels seraient en passe de modifier profondément
les mœurs, nous dit-on. Peut-on parler d'une «libération»
cybersexuelle?
De révolution technologique, sûrement. Comme, au milieu
des années 70, la cassette porno dopa les ventes de magnétoscopes,
imposa la norme VHS et, plus tard, dans les années 80, sauva
Canal + du dépôt de bilan, avant que les messageries
roses fassent les beaux jours du Minitel, c'est encore le sexe qui
est en passe de faire exploser l'industrie de l'audiovisuel. «Allez
le X!» s'enthousiasment en chœur les dirigeants de Sony
ou de Philips, qui voient dans le succès du cybersexe un débouché
inespéré, ainsi qu'un champ d'expérimentation
tout trouvé - pour le DVD notamment, la numérisation
des images vidéo - dont le X est aujourd'hui l'un des vecteurs.
Et pour le marché de la webcam, également: ces minicaméras
numérisées vendues à bas prix et que professionnels
et particuliers s'arrachent aujourd'hui: une fois connectées
sur l'ordinateur, celles-ci permettent de transformer un petit F
2 en studio de production d'où, moyennant quelques consoles
dernier cri, on peut non seulement transmettre en direct les images
les plus intimes de sa compagne, mais aussi détourner des
photos. C'est ainsi que de nombreuses célébrités
- dont certaines ont porté plainte - comme Tom Cruise, Catherine
Deneuve, Isabelle Adjani, Claudia Schiffer ou Hillary Clinton se
sont retrouvées,
à leur insu, sur le Net, déshabillées virtuellement
par de petits malins.
La quincaillerie du sexe connaît également un boom:
sur le grand bazar du Net, le virtuel rejoint souvent une réalité
assez glauque. «Préparez-vous à sentir le Net»,
annonce le site Digital Sexsations, qui commercialise, depuis peu,
un kit de vibromasseurs interactifs vendus en coffret et adaptables
sur l'ordinateur: télécommandés, ces godemichés
de la dernière génération qui se déclenchent
à partir de mots clefs - «bouche», «fesse»,
«sexe»... - ont trouvé preneur chez bien des internautes.
Et l'on n'a pas tout vu. Dans des laboratoires discrets de la Silicon
Valley, des bricoleurs, fous d'informatique, mettent la dernière
main aux premières tenues cybersexe du futur: une membrane
imitant la peau humaine, qui, dotée de capteurs, sera en mesure,
dès 2001, de transmettre et de déclencher, via le clavier
des consoles, des attouchements sexuels!
Défouloir high-tech
En attendant, les linéaires du Net affichent complet. Photos
de magazines scannées, catalogues de nus accessibles à
tous, sites de masturbation interactifs où se combinent le
son et l'image, clichés d'exhibitionnistes en mal de notoriété,
catalogues de films X par conteneurs entiers, accessoires par milliers,
strip-tease à la demande, réseaux en tout genre...
Cette agora cybernétique a pris, en un rien de temps, la forme
d'un gigantesque défouloir, d'un laboratoire où se
développent,
à une vitesse fulgurante, des technologies audiovisuelles
de pointe. Une grande surface du sexe et un marché mondial
pour le bonheur d'une poignée de nababs. Les money makers
du porno sablent le champagne depuis que - «merci Clinton» -
le président américain a approuvé la décision,
prise dernièrement par la Chambre des représentants,
d'étendre jusqu'à
2006 l'exonération fiscale pour toutes les opérations
du Net.
«Merci Pamela», devraient-ils ajouter. Car que serait
la Net pornographie sans Pamela Anderson, star bodybuildée
de Hollywood, compagne de l'acteur Tommy Lee Jones et égérie
du cybersexe? Le seul nom de l'ex-pin-up de la série télé Alerte
à Malibu a suffi à booster l'industrie du Net et à
déclencher la création de plus de 150 000 sites à
son effigie, à travers le monde. Cette icône médiatique
et son époux constituent, encore aujourd'hui, la première
attraction du Web. Ce qui fait dire le plus sérieusement du
monde
à Cyril Viguier, l'un des producteurs français les
plus en vogue de Los Angeles, patron de la chaîne de télévision
Surfchannel, que le couple Jones-Anderson «est au Net ce que
Gutenberg fut à l'imprimerie!»
Mais la sexualité sur Internet ne peut se résumer,
bien sûr, à un poster de Playmate ou à la pornographie:
informations, conseils, consultations de psychologues et de sexologues,
la Toile est aussi un lieu de rencontres, un remède à
la solitude, «un immense confessionnal et un divan planétaire»,
ajoute le sexologue français Pascal Leleu, auteur de l'un
des rares ouvrages sur la question(Sexualité et Internet,
L'Harmattan):
«Sur le plan sexuel, cette liberté de parole avec des
inconnus peut lever des inhibitions, dit-il. Elle permet d'exprimer
des fantasmes en un endroit sans tabous. Les thérapeutes vous
diront combien il est important de parler de sa sexualité:
en ligne, l'anonymat rend l'abord de la question plus facile.» La
consommation du sexe sur le Web ne relève pas forcément
d'une pathologie, ajoute-t-il. Parmi ceux qui déclarent visiter
en France des sites érotiques, plus de 60% sont mariés
ou forment un couple. L'immense majorité
des internautes branchés sur des sites pornographiques reconnaissent
se connecter depuis leur domicile: l'ordinateur familial au service
du fantasme. Changement d'époque? Partout, des Vosges à
la Côte d'Azur et du Touquet à Saint-Jean-de-Luz, se
jouera cet été la même musique: un slow au tempo
lent. Les parents sortis, on baissera les lumières. Des filles
et des garçons, joue contre joue. Les unes pensant fleur bleue
et les autres tableau de chasse. American Graffiti, plus de vingt-cinq
ans après. Toujours les mêmes vieux plans. A un bémol
près: si tout cela n'a pas pris une ride, la drague chez les
moins de 20 ans s'effectue aussi, désormais, sur le Net. Tchachs,
échanges en ligne, interminables, jusqu'à l'aube, c'est
là l'un des nouveaux paradis des amours ado. Encore faut-il éviter
de basculer dans le sordide.
Or, pour cela, rien de plus simple, hélas! Pour pénétrer
dans la Toile, il suffit de se connecter à un moteur de recherche
- l'équivalent du 12 des renseignements de France Télécom
- dont le plus cliqué est aujourd'hui Yahoo!. Et de taper
le mot «sexe»: un sésame qui vous emmène
illico dans un labyrinthe d'où il est - et c'est là le
piège - souvent techniquement difficile de s'évader.
Ou plus directement encore, de se connecter sur quelques-uns des
sites phares du marché, quand ce n'est pas sur l'un de ses
nombreux portails. Exemple: Flying Crocodile, américain, le
plus important du globe, ouvre les portes de 24 000 sites pornographiques,
dont ceux, une dizaine au total, du leader mondial Tiarra Group,
que dirige un dénommé Marc Tiarra, président
de la très puissante Union des sites pour adultes (UAS). A
raison de 140 francs par connexion, ce porte-avions du cybersexe
est une belle affaire pour son promoteur, qui revendique 1 milliard
de dollars de revenus par an, pour une clientèle estimée
à 32 millions d'internautes, dont 25% de Français.
Suivent, dans l'ordre, trois autres gros sites, Kara's Adult Playground
(5,9 millions de clients), Teem Steam (4,1 millions) et Web's Youngest
Women (3,2 millions). Face à ces poids lourds, les sites gratuits
font aussi un tabac. Le premier d'entre eux, Porn City, recense 57,9
millions de visiteurs. Que pèse le Web français sur
ce marché? Peu de chose, malgré la prolifération
de sites. L'un des plus recherchés est sans doute celui de
Marc Dorcel, pape du cinéma porno en Europe, et, pour l'heure,
petit internaute. Qu'importe, l'homme peut se frotter les mains.
Si le site du groupe - Dorcel.com - n'attire «que» 50
000 personnes par mois, dont 10 000 abonnés - 60% sont français
- l'explosion du cybersexe pourrait faire sa fortune. A la tête
d'un catalogue de films X riche de plusieurs milliers de titres,
Dorcel est en passe de devenir l'un des premiers fournisseurs du
Net dans le monde. Notamment aux Etats-Unis, où son catalogue
est déjà distribué par le groupe Wicked, une
société de production de films porno basée à Los
Angeles, et l'un des sites X américains les plus visités
du moment. D'où une discrète euphorie chez Dorcel,
où l'on explique: «Dans un an, ce sera Byzance, car
nos films auront, sur le Net, grâce au numérique, une
qualité d'image proche du cinéma.»
Les stars du X entrevoient déjà des débouchés
inespérés. Elles négocient des contrats d'exclusivité
d'un nouveau type, intégrant les droits du Net, avec les principaux
producteurs du secteur, dont le chiffre d'affaires a tout bonnement
explosé depuis trois ans. A raison de 40 000 titres par an,
dont 5 500 aux Etats-Unis, et plus d'une centaine, en France - réalisés
au prix unitaire de 250 000 francs - le marché s'emballe.Comme
en témoigne Los Angeles, grande surface du hard, qui chaque
jour voit démarrer une dizaine de tournages. Ce matin-là,
on tourne dans le salon d'une vaste demeure, louée pour l'occasion.
Perchée sur une chaise haute trône Kim. Nom de scène,
Serenity, une star américaine du X, célèbre
dans le monde entier et qui, à 30 ans, enchaîne film
sur film. Depuis que l'industrie du cybersexe s'est emparée
d'elle, sa vie a basculé. L'actrice porno d'hier s'est doublée
d'une femme d'affaires. Non seulement la clientèle de ses
films - une dizaine par an - a été multipliée
par 1 000, depuis qu'on les programme sur le Net, mais sa notoriété a
décuplé. Et la jeune femme a créé son
site. Entre deux prises tombe le masque de l'actrice, qui se met à jouer
les camelots en déballant le contenu d'une valise remplie à ras
bord de godemichés couleur fluo.
«Les mœurs ont changé»
Regardez», dit-elle: une véritable ligne de produits
portant sa griffe, qu'elle vend sur le Net, en même temps qu'un
fourre-tout où voisinent catalogues de photos, sous-vêtements
et extraits de films. Côté plateau, la recette est simple:
tourné
en vidéo, réalisé en trois jours, le film rejoindra,
sitôt achevé, les rayonnages des sex-shops. Avant d'être
basculé, dans la foulée, sur le Web. Puis, téléchargé
en dix minutes, il sera rediffusé à la demande en pay
per view, au prix unitaire de 24,95 dollars, soit aujourd'hui environ
185 francs la séance. Or c'est Wicked Interactive- une société
dont les cinq sites arrosent le globe de films X - qui produit ce
jour-là
le film dont Serenity est la vedette.
Ambiance à la fois studieuse et détendue sur le plateau,
où une quinzaine de personnes, acteurs et techniciens, s'affairent.
Andrew Picking, le réalisateur, un vieux routier du porno
au regard blasé, s'est fait une raison: «Les mœurs
ont changé, c'est devenu l'usine, lâche-t-il. Pour suivre
les cadences de plus en plus soutenues que leur impose le marché,
les mecs prennent du Viagra.» Il désigne du menton un
bellâtre
à l'ouvrage: «Vise celui-là, il est à bout!
Quant aux filles, elles ne pensent qu'à Hollywood et au pognon.»
Tous sont prêts à vendre n'importe quoi sur le Net pour
faire fortune. Jusqu'au moulage de leur pénis. Ce qu'a fait
un certain Jeff Stricker, autre star américaine du cinéma
porno, à qui ses produits dérivés ont rapporté
l'an passé la bagatelle de 52 millions de francs.
De la presse porno au cybersexe
Calé dans son fauteuil roulant plaqué or, cigare à
la main, Larry Flint semble, lui, savourer avec gourmandise son succès:
cette photo orne l'un des magasins les plus courus d'Amérique.
Ici, le roi de la presse porno, propriétaire de Hustler, le
premier magazine du genre des Etats-Unis - et pornographe que Milos
Forman immortalisa dans un film - a ouvert il y a six mois l'un des
sex-shops les mieux approvisionnés du monde. 1 000 mètres
carrés d'une grande surface ornée d'un slogan qui se
veut rassurant - «Relax, it's just sex» - et où l'on
trouve tout: du tee-shirt aux cosmétiques, en passant par
des albums, des accessoires divers et de la vidéo par linéaires
entiers. En déballant la vie sexuelle des républicains
et en se portant au secours de Bill Clinton, alors englué dans
l'affaire Lewinsky, Larry Flint avait créé l'événement.
Aujourd'hui, il est l'un des rois du cybersexe. Un monument de vulgarité satisfaite,
riche à milliards et dont le site - Hustler on line - est
l'un des plus fréquentés, avec 800 000 visiteurs par
jour. Quant à son magasin, il ne désemplit pas. La
clientèle, pour partie composée d'internautes, y trouve
les produits dérivés vantés sur le Web. On vient
de loin pour faire ses emplettes. L'Amérique pudibonde a beau
s'éclater sur la Toile, les lois en vigueur dans bien des
Etats du pays demeurent d'airain. Draconiens, le Code pénal
du Texas et celui de l'Arkansas, par exemple, punissent de prison
la simple utilisation de vibromasseurs, a fortiori leur vente. Tout
aussi implacables, les lois de Californie ou du Colorado traquent
la prostitution, considérée comme un délit majeur
sur une bonne partie de la côte Ouest
«C'est un génie!» s'exclame Danni Ashe, à
quelques minutes des bureaux du magnat du sexe. Danni est enthousiaste
à l'évocation du nom de Larry Flint. C'est une pionnière.
Blonde plantureuse, rire de Walkyrie, elle nous reçoit dans
des salons cossus, le siège de Hard Drive: son groupe est
l'un des premiers sites porno créés au monde, il y
a cinq ans, l'un des leaders du marché, avec 20 millions de
connexions. Lancée dans un garage, son entreprise est aujourd'hui
millionnaire en dollars. Une société tenue d'une poigne
de fer et dont le board meeting, un cénacle de cadres aux
allures de vendeurs de missels, qu'elle réunit chaque jour,
vaut le coup d'œil: topos au millimètre, analyse des
courbes de connexions, études
«quali» et «quanti», regards sur le Nasdaq...
rien n'est laissé au hasard. Danni veille à tout. Et
paie de sa personne. Car cette femme d'affaires, strip-teaseuse de
métier, revendique, à 40 ans, le titre de première
effeuilleuse en ligne. Un lit, quelques spots, une caméra
et la voici en nuisette. Dans une pièce contiguë, un
webmestre - technicien du Net - installé devant son clavier
d'ordinateur, relaie, en direct, micro en main, les exigences d'une
clientèle composée
à 75% de Nord-Américains. Et la belle démarre
son show. A l'autre bout de la ligne, de 3 à 4 millions de
visiteurs quotidiens. Des adeptes du peep-show qu'elle tente de satisfaire,
moyennant la communication à un standard d'un numéro
de carte bancaire, débitée à vitesse grand V.
Pas méchant, certes. Mais attention, le cybersexe a, parfois,
de quoi faire frémir. La facilité d'accès à
Internet peut tendre de nombreux pièges, et la sécurité
offerte par l'anonymat et la distance permet aux utilisateurs d'ignorer
les codes des comportements sexuels et sociaux. Si le Réseau
devient le lieu d'une vie idéale pour certains, il est aussi
pour d'autres le média de toutes les déviances et de
toutes les perversions. Ces trois dernières années,
Internet est devenu le «Salon des pédophiles».
La Toile propose d'insoutenables images pornographiques mettant en
scène des enfants dès l'âge de 3 mois. Et, plus
généralement, permet aux pervers de s'organiser en
communautés. Or la chasse aux sites pédophiles s'annonce
titanesque. Rares sont les estimations précises des pratiques
pédophiles sur le Web. Mais une
étude de l'université américaine de Pittsburgh
(Pennsylvanie), réalisée il y a deux ans, parlait déjà
de 1 million de vidéos répandues sur le Net et tablait
sur un accroissement de 20% par an. Pernicieuse, la pédophilie
emprunte des chemins de traverse, en marge des grandes autoroutes
du Net. Se dissimulant derrière des pseudonymes, les amateurs
de ce type de commerce se retrouvent de plus en plus dans des sous-réseaux,
baptisés tantôt «newsgroups», tantôt
IRC (Internet Relay Chat), accessibles grâce à des logiciels
téléchargeables et compliqués à intercepter.
Les pornographes piègent ainsi bien des internautes, qui se
retrouvent parfois sans le vouloir sur des sites pédophiles
maquillés. Quelle ne fut pas la surprise d'adeptes du naturisme
de découvrir, sur des sites mondialement connus - comme ceux
de Fitness Nature ou de Nude.com - nichés au cœur même
de pages Web, en principe anodines et fréquentées par
des dizaines de millions de nudistes, des clichés, sordides,
de jeunes enfants? Dans la cybertraque engagée entre policiers
et internautes pédophiles, chacun s'emploie à déjouer
les embûches technologiques déployées de part
et d'autre. La cellule Internet mise en place récemment par
le ministère de l'Intérieur,
à Paris, semble démunie face à l'ampleur du
fléau. En France, au moins, la loi est claire: elle punit
d'un an de prison et de plus de 300 000 francs d'amende toute personne
prise en flagrant délit de navigation sur un site pédophile.
Mais la planète Web ne connaît ni frontières
ni codes. Or la cyberdémocratie a subi un sérieux revers
au début de cette année. Les défenseurs du premier
amendement à la Constitution américaine, qui garantit
la liberté d'expression, jubilent depuis qu'un juge a bloqué l'entrée
en vigueur du Child on Line Protection Act, une loi votée
en octobre 1999 par le Congrès américain, prévue
pour réprimer la pornographie sur le Web.
La jungle et ses fléaux
Mais la véritable régulation commerciale devrait être
accomplie par les industriels eux-mêmes. Pour préserver
leur métier et sauver la poule aux œufs d'or. Les plus
gros chasseurs de sites pédophiles sont ainsi les grossistes
du porno et les grands fournisseurs d'accès, tels Yahoo! ou
Wanadoo, qui tentent de faire le tri dans la jungle de sites qu'ils
distribuent. Pas si simple: il aura fallu plusieurs semaines pour
qu'ils repèrent, récemment, un petit site d'apparence
anodine baptisé Erotica Lolita, sur lequel circulaient des
photos de très jeunes filles.
Mais il y a un autre fléau pour lequel aucune parade ne semble
pour l'instant probante: la prolifération du second volet
du réseau mondial Internet, les newsgroups, ces espaces d'échanges
mondiaux classés par thèmes, qui inquiètent
les plus hautes autorités, jusqu'à Bruxelles. Or la
tâche est colossale, car c'est la jungle. Ces lieux de rencontre
gratuits et sans frontières ignorent la censure. Chacun peut
y apporter anonymement l'image de ses fantasmes. Impossible d'organiser
la traque: l'adepte se sert du Net comme d'une simple boîte
postale dans laquelle il va déposer, à sa guise et
incognito, son pli. Puis il disparaît. Il existe ainsi, en
France, des milliers de ces petites cellules composées de
10 à 15 personnes, regroupées par thèmes. Rien
de très réjouissant souvent, ici, des adorateurs de
femmes aux pieds de couleur, baptisés «black big foot».
Là, des femmes et des hommes fascinés par l'asphyxie
aphrodisiaque ou par le culte du lobe de l'oreille! Quand d'autres
versent plus directement dans le pathétique, à
l'image de ce newsgroup baptisé «Ex girlfriends»,
sur lequel de petits délateurs déversent, par vengeance,
les photos les plus intimes de leurs anciennes petites amies. Pascal
Leleu, dont le cabinet ne désemplit pas, a ainsi pu établir
un hit-parade informel de ces pratiques, au fil de ses consultations:
oralité (29%), voyeurisme-exhibitionnisme (18%), sadomasochisme
(12%), poitrines féminines (12%), inceste (9%), fessée
(7%), nécrophilie (5%)... Des pathologies marginales, certes,
mais qui inquiètent le praticien. «Car si, hier, avant
l'apparition du Net, ces névroses se vivaient cachées,
aujourd'hui, on a tendance à les revendiquer. Chacun joue
l'identité
de groupe et finit par trouver une justification à son travers.
Celui qui est entré dans le groupe se sent obligé de
participer activement à la vie de celui-ci. Au risque de s'en
voir exclu.»
Une sorte d'amicale, où la culpabilité tend à disparaître.
Et où le pervers, encouragé par ceux qui l'entourent,
joue la surenchère et se place alors sur les rails d'une certaine
forme de «normalité», de banalisation. Ainsi de
certains pédophiles qui trouvent, avec le Net, réconfort,
assurance et encouragements. Tout comme le virus ILOVEYOU a contaminé une
partie de l'univers des internautes, le cybersexe voit se propager,
de manière tout aussi souterraine, une gangrène autrement
plus dangereuse. Difficile d'évaluer quels seront, pour les
générations futures, les dégâts que peut
causer cette lame de fond, qu'aucune digue ne semble aujourd'hui
en mesure de stopper. Un jour, pourtant, les responsables politiques
et les adultes en général devront inventer des garde-fous.
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