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Le sexe compulsif

Le
sexe entre répression et régression
Conférence d'Alina Reyes prononcée dans le
cadre de l'université de tous les savoirs
(paru dans le Monde du 5/12/2000)
"Nous
avons tous conscience de vivre dans un monde où la pornographie
est très présente, mais sa définition reste confuse.
Qu'est-ce qui est pornographique ? Avant tout, c'est pour chacun de
nous ce que l'on ressent comme tel. C'est donc une notion très
subjective, qui dépend de la sensibilité de chacun, et
aussi de son histoire, sa culture, son époque, etc.
Ce qui est qualifié de pornographique est généralement
ce qui est ressenti comme obscène, avec tout le goût et
le dégoût qu'on peut en avoir. Si Eros, qui a donné
l'érotisme, est le dieu du désir, l'étymologie
nous révèle que la pornographie n'a pour origine qu'un
nom commun, pornê, la prostituée, accolé au verbe
graphein, écrire. Littéralement, ce qui s'écrit
sur le commerce sexuel. Autrement dit la représentation de ce
qui, en matière de sexe, s'achète. Le mot pornographe
est né en 1769 sous la plume de Restif, en plein siècle
des Lumières. Et sans doute annonçait-il le monde moderne
dans sa frénésie de représentation comme affranchissement
de tous les interdits (voir l'importance de la mise en scène
chez Sade); frénésie de représentation qui allait
aboutir à ce que nous connaissons aujourd'hui, à savoir
l'interpénétration des sphères du privé
et du public.
Cinéma, télévision et Internet, relayés
par une presse abondamment illustrée de photos, nous placent
en position de voyeurs d'un monde moins gouverné par Eros que
par une divinité sans nom mais aisément identifiable,
si l'on se réfère à la seule idéologie qui
ait survécu au XXe siècle : celle du libéralisme.
C'est l'omnipotente, universelle et sacrée loi du marché
qui nous ramène à la pornê, la prostitution généralisée
au dieu réel des Américains, le dollar. Dans l'univers
capitaliste, tout se vend, tout est objet, à commencer par les
corps. Le sexe, comme les autres secteurs de l'activité humaine,
donne lieu à une grande industrie rentable.
La société de consommation n'est pas seulement une société
dont les membres sont appelés à consommer, c'est à
dire une société ogresse, elle même consommatrice
de chair humaine. Car il lui faut beaucoup de chair fraîche pour
remplir ses écrans de cinéma, ses stades, ses émissions
télé et ses spots publicitaires, de la chair fraîche
que nous consommons virtuellement avec notre habituel appétit
voyeuriste, et qui nous incite à consommer les objets de substitution
en vente sur le marché, pour combler notre frustration. C'est
dans l'obscénité de cette idéologie marchande,
dans le jeu des pulsions et des frustrations qu'elle suscite en permanence,
que se trouve la pornographie actuelle. Avez-vous déjà
regardé une quelconque série télévisée
américaine, ou n'importe quelle production hollywoodienne ? Alors
vous avez vu des films pornos. L'amour y commence invariablement par
une hostilité réciproque ; à moins que le désir
ne s'y déclare et ne s'y manifeste avec une brutalité
des plus excessives.
Vous aimez le marivaudage ? Le libertinage ? Les jeux subtils de la
séduction ?
Le charme surréaliste de certaines rencontres ? Circulez, il
n'y a plus rien à voir dans ce registre. Dans le film américain
de base, on ne peut pas éprouver un sentiment amoureux sans qu'il
soit grevé par un lourd arrière fond de haine (haine de
soi, haine de l'autre, haine de la chair) et on ne peut pas avoir envie
de coucher avec quelqu'un sans que cela se traduise par de violentes
empoignades. Le plus souvent, on y baise debout contre un mur, avec
un air de très grande colère, ou bien sur la table, dans
les restes de pizza, en échangeant des regards féroces...
Tout ça pour signifier qu'on n'en vient à cette extrémité
dégoûtante, le sexe, que parce qu'on a vraiment été
poussé à bout. Le moment le plus jouissif et le plus serein
de ce genre de film, c'est celui où s'ouvre la porte d'un méga-frigo,
archi-plein, auréolant de sa puissante lumière le héros
qui vient y chercher un réconfort.
Or, c'est ce type de production, qui sert de référence
culturelle et de modèle en matière d'amour, non seulement
à la jeunesse et au peuple américain, mais aussi à
ceux de tous les pays arrosés par cette même industrie,
autant dire de la planète entière. Si j'appelle pornographiques
ces films, ces téléfilms et ces séries, qui sont
le produit d'un cocktail de puritanisme et de marchandisation des corps,
c'est parce qu'ils présentent comme normaux des rapports humains
à la fois tellement stéréotypés, brutaux
et grossiers qu'ils offensent une amoureuse de l'amour davantage que
les images crues des vrais films pornos. On fait souvent le parallèle
entre la violence et le sexe au cinéma, en les considérant
comme de malheureuses mais inévitables expressions de la modernité.
Je ne serais pas étonnée que, dans les années à
venir, le sexe prenne le pas sur la violence au cinéma, ou du
moins que la violence s'y exprime essentiellement à travers le
sexe plutôt qu'à travers des films d'action ou de guerre.
(...) Dans nos sociétés occidentales, l'esprit d'entreprise
est une qualité traditionnelle de la virilité - c'est
même son moyen d'expression le plus réputé. Mais
le génie de la pornographie, lui, est du coté des femmes.
On revient à l'étymologie : pornê, prostituée.
Jusqu'à il y a quelques années, la pornê et le graphe
n'était pas la même personne, les femmes n'ayant pratiquement
pas accès à l'écriture. Mais donnez un stylo ou
une caméra à une femme sexuellement sensible, et elle
vous démontrera sa puissance et son intelligence des corps avec
une liberté et un art aussi consommés que ceux des courtisanes
sacrées de l'Antiquité. Alors que la tradition les confinait
au service de la sexualité masculine, les femmes commencent à
s'emparer de ce domaine pour s'exprimer et le revendiquer à leur
manière, aussi bien dans la sphère privée, au sein
du couple, qu'en art, dans la littérature, ou au cinéma.
Ce mouvement s'accompagne d'un bouleversement des rapports homme-femme
qui en déboussole et en fait souffrir plus d'un, à en
croire le succès emblématique des livres de Michel Houellebecq,
à en croire aussi les analyses alarmistes, voire désespérées,
que livrent nombre de mâles intellectuels, confrontés aux
difficultés relationnelles et sexuelles qui découlent
de cette nouvelle situation.
Les hommes ne sont d'ailleurs pas les seuls à en souffrir, et
ce qu'on appelle la libération des femmes n'en est pas la seule
cause. L'apparition du sida et l'omniprésence du modèle
puritain anglo-saxon ont considérablement freiné l'optimisme
sexuel des années 70. Dans tous les domaines et bien sûr
celui de la sexualité, notre société est de plus
en plus normative. (...) Toutes nos paroles, tous nos gestes, sont surveillés
et jaugés à l'aune d'une grille politiquement correcte
qui régit les rapports humains, et même le rapport de l'individu
à son propre corps,selon des termes de plus en plus rigides,
que les tribunaux se voient désormais chargés de faire
respecter. Plus le libéralisme déploie l'obscénité
de son système, plus les tenants de cet ordre générateur
d'exclusion sont obsédés par un rêve de façade
propre, clean. Plus les corps sont considérés comme des
marchandises et les êtres humains comme des consommateurs, plus
nous sommes sommés d'être sains, polis, policés.
Dans le même temps où les pulsions sexuelles sont exploitées
comme jamais par la machine commerciale, l'individu se voit dénier
le droit d'exprimer ses propres pulsions.
La séduction disparaît au profit du harcèlement
sexuel : on peut penser qu'il ne s'agit que d'une affaire de mots, mais
les mots traduisent la réalité. A l'heure du puritanisme
et de la pornographie, on ne sait effectivement plus séduire
ni se laisser séduire. Parce que le corps est devenu un objet
dangereux, dont on a peur et qu'on cherche en même temps à
préserver. La fumée d'une cigarette n'a plus rien de transcendental
ni de convivial, elle est seulement sale et cancérigène.
La sexualité, qu'elle soit rangée ou débridée,
solitaire ou partagée, n'exprime plus ni joie ni révolte,
mais misère - la fameuse misère sexuelle. Au pire elle
se change en crime, au mieux elle est neutralisée en se casant
dans un ghetto autorisé. Les hommes qui, pendant des siècles
ont été habitués à une certaine liberté
sexuelle (le mariage excluait moins les incartades qu'aujourd'hui le
simple concubinage), vivent sans doute moins bien que les femmes ces
nouvelles contraintes sociales. Leur désir est dévalorisé,
ils doivent s'accommoder des exigences et des interdits posés
par les femmes. L'idéal de fidélité n'a peut-être
jamais été aussi fort qu'aujourd'hui, malgré la
prétendue liberté dont nous sommes censés jouir.
Parce que la société a renoncé à établir
les couples par des liens définitifs (c'est à dire parce
que nous ne voulons plus que la société joue ce rôle,
et nous prive de notre liberté d'aimer), notre vie amoureuse
fonctionne maintenant sur l'autocensure. Et quand il n'y a pas de garde-fou
au bord du ravin, on s'approche forcément moins près pour
admirer le vide...
Contrairement aux apparences, la pornographie telle que nous la connaissons
dans son expression la plus crue, c'est à dire à travers
les films classés X, représente moins une exaltation de
la virilité qu'un fantasme régressif de satisfaction absolue.
Ces plans anatomiques d'organes génitaux, qui semblent vouloir
pénétrer toujours plus avant dans l'intimité des
corps, et notamment des corps féminins, confirment la tentation
qu'y expriment inconsciemment les hommes de retourner dans le
sein maternel, pour y retrouver une fusion sans problème.
Les actrices aux poitrines de femmes allaitantes y sont toujours disponibles,
elles dispensent sans se faire prier des jouissances idéales.
Elles encouragent une activité masturbatoire qui berce les hommes
d'un infantilisme confortable, et leur permet de se déconnecter
du réel - alors qu'une vraie relation charnelle implique responsabilité
et mise en jeu de stratégies relationnelles complexes. Le fait
qu'on regarde désormais ces films chez soi, et non plus en salle,
achève de signer leur caractère régressif. Naître,
c'est venir au monde. Regarder une vidéo X (dans le même
anonymat que naître sous X), c'est retourner dans un monde utérin,
et même intra-utérin."
LES MOTS DE CEUX QUI DECROCHENT
La pornographie, c'est une bonne pincée de sel sur la plaie ouverte
de la frustration sexuelle. Ca pique un peu, et ça fait du bien
quand ça s'arrête.
Regarder des gens faire l'amour n'enrichit pas notre vie sexuelle, ca
enrichit la leur, et ca enrichit surtout le mec qui les filme.
La pornographie est une invention des hommes pour se venger de la supériorité
des femmes. Les femmes, elles, n'éprouvent aucun besoin de se
venger de l'infériorité des hommes.
Quand la libido s'allume, la conscience s'éteint. C'est fromage
ou dessert.
Certains murmurent que c'est la faute à Dieu, qui nous a donné
une bite et un cerveau mais pas assez de sang pour irriguer les deux
en même temps.
D'un point de vue strictement mystique, on ne peut combattre la pornographie,
on ne peut qu'y renoncer.
La concupiscence, c'est un anagramme de la conscience qui pue. Ca donne
à réfléchir, non ?
La pornographie satisfait ceux qui confondent l'amour avec la plomberie.
Si vous en avez d'autres, merci de les transmettre
à Orroz !
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Le Livre d'Orroz

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